Un an que je suis orpheline.
Ces douze mois n’ont pas été faciles à vivre. En réalité, il n’est pas plus facile d’être orpheline tard dans sa vie que trop tôt. Les conséquences du chagrin ne sont pas les mêmes.
Ainsi il faut parfois vider les appartements ou les maisons, ouvrir les placards et les tiroirs, décider du sort de tel objet, de tel vêtement. C’est une tâche fatigante, souvent déprimante, parfois amusante, qui, telle la fameuse madeleine proustienne, souffle un vent passé.
Plusieurs amies m’avaient conseillé de lire « Comment j’ai vidé la maison de mes parents », publié en 2004 par Lydia Flem, écrivain et psychanlyste. Ce n’est pas un gros livre et je m’y suis pourtant retrouvée. Quand nos deux parents sont morts
, « il n’y a plus personne derrière nous », dit-elle. « En les couchant dans la tombe, c’est aussi notre enfance que nous enterrons ».

Nous enterrons des petits surnoms, des petites attentions.
Qui, à présent, me dira au téléphone cette petite phrase d’au-revoir qui m’agaçait tant la plupart du temps « Dors bien » ?
Et qui fait écho à la chanson de Léo Ferré avec le Temps et les phrases des « pauvres gens : ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid».
Perdre le dernier de ses parents ne se passe pas toujours aussi simplement que dans les séries télé pleines de bons sentiments. Lydia Flem parle de ces sentiments qui nous traversent : de la colère, à la rancune, en passant par l’abandon, le vide et la liberté, le soulagement.
Elle aborde aussi la période d’avant,

celle de la maladie, du  grand âge, de la nécessité de la prise en charge, de l’inversion des rôles et de tout ce qui suscite « indignation, lassitude, incompréhension, douleur ». La vieillesse, la maladie et la mort nous font prendre conscience des limites de ceux qu’on croyait dotés de superpouvoirs et immortels. Cette découverte est pénible, douloureuse, violente. Ces sentiments si courants, on a honte de les ressentir, encore plus d’en parler. Il faut du courage et beaucoup de confiance pour oser avouer ces sentiments inavouables et pourtant si humains. Je ne parle pas là du divan de l’analyste, je parle de la personne qui est le plus proche et qui même si elle ne vit pas les mêmes choses, sera capable de les entendre sans juger.
J’ai eu beaucoup de chance. Si aujourd’hui il m’est plus difficile de partager mon ressenti d’orpheline, j’ai pu  faire part des moments d’agacement, d’exaspération, voire de haine, devant ce que je devais affronter au quotidien.

Quant à vider la maison, nous y sommes confrontés plus ou moins rapidement. « Garder, offrir, vendre ou jeter », voilà les quatre possibilités, ni plus, ni moins.
On hésite entre tout jeter et être « l’héritière fourmi », celle qui garde, donne aux bonnes personnes, vend au bon prix
Charles Aznavour a vendu toutes ses collections d’affiches, de tableaux, disant préférer donner l’argent à ses enfants pour qu’ils fassent leurs propres choix. Voilà! Aznavour est le père qu’aurait voulu Lydia Flem ! Celui qui ne laisse rien….
Lydia Flem conclut  «  l’expérience du deuil se fait dans la solitude. Il n’est pas seulement douleurs et chagrins. Agressivité, colère, rage sont aussi au rendez-vous. »


J’ai dépassé ma colère et j’aime revoir des photos anciennes. Après les quelques photos déjà mises en ligne, une autre qui me parle aussi de mon enfance.

Se souvenir de ses parents, c’est aussi se revoir petit sur les photos, avant même que la mémoire inscrive autre chose que des récits. Comme tous les petits, j’aimais courir après les pigeons qui ne se laissaient pas attraper, les vilains!

Paule est morte quelques jours avant Marthe, ma mère. Elle aussi a été une jeune fille, puis une jeune épouse et une mère. La voici, en toute beauté, avec ses parents qui portent encore le chapeau alors qu’elle, plus moderne, est « en cheveux » comme auraient dit mes deux grands-mères.