Bibis et voilettes : une success story (vintage) franco-américaine

Quand cette « image du jour » proposée le 3 mai dernier, par mon éphéméride Taschen m’est retombée sous les yeux, j’ai immédiatement pensé à deux choses : Grace Kelly et le film « El » de Bunuel.
Ce profil à la fois délicat et énergique, cette blondeur aux cheveux tirés en un chignon dégageant le visage, pouvaient être ceux de Grace Kelly. Y compris cette pose de recueillement, cette attitude de fiancée ou d’épouse rangée et religieuse, que démentent toutefois l’abondance de fleurs piquées dans la mantille et les rangs de perles blanches et noires sur le gant blanc. Sans parler du rouge de la veste, couleur de la passion ! Tout rappelle les rôles que lui a donnés Alfred Hitchcock qui jouait sur le contraste entre les traits classiques, et quasi virginaux, du visage de l’actrice et les passions qui agitaient ses personnages – et agitaient aussi Grace Kelly dans la vie.
Cette beauté froide, qu’on suppose agenouillée dans une église, m’a fait me souvenir aussi du film de Luis Buňuel « El ».

Ce film en noir et blanc de 1953 développe l’amour insensé, jaloux, possessif et profondément délirant du riche Francesco pour la belle Gloria qu’il arrache à son fiancé Raul, notamment en la poursuivant dans l’église où elle fait ses dévotions. L’église, la messe, comme lieux de rencontres et de séduction relèvent bien de l’univers de Buňuel, qui, tel un Hitchcock espagnol, a souvent cherché le volcan amoureux sous la banquise des conventions sociales.
La légende de cette image est « Lily Daché Hair nets, 1944 ». Bien avant Buňuel et Grace Kelly (qui aurait eu 15 ans) donc … Et le « é », bien français, de Daché m’intriguait. Qui était donc cette Lily Daché dont le nom me faisait penser

à Ella Baché *?
Lilly Daché est née en France le 10 octobre 1898 à Bègles en Gironde. Formée à Paris par la célèbre modiste Caroline Reboux (1837-1927) qui coiffait Marlène Dietrich et Elsa Triolet dans sa boutique de l’avenue Matignon, elle est partie très tôt aux Etats-Unis (en 1919 ou 1924) poursuivre sa carrière.
En 1931, elle épouse le parfumeur Jean Desprez
qui travaillait pour le parfumeur et industriel François Coty – la vie de ce dernier est un roman à elle seule-. Jean Desprez est l’auteur de nombreux parfums dont le célèbre « Bal à Versailles » avec son adorable flacon rétro et son slogan « Lorsque le parfum est une œuvre d’art », créé en 1962, mais aussi de « Votre main » en 1943 ou de « Schéhérazade ».


Lilly Daché dessinait des chapeaux excentriques, des turbans aux drapés sophistiqués, des voilettes** à l’inspiration surréaliste.
Après la Seconde guerre mondiale, portée par le succès, elle dessina également des gants, des sous-vêtements féminins et des vêtements d’intérieur.
Sa personne mêlait l’esprit d’entreprise de Coco Chanel et l’extravagance de Hollywood. Son salon de présentation des modèles était une pièce ronde couverte de miroirs. Deux salons d’essayage différents avaient été conçus pour les stars et starlettes : l’un couvert de métal argenté pour les brunes, l’autre de métal doré pour les blondes. Quant aux acheteuses en gros pour les grands magasins, Daché les recevait dans une pièce couverte de satin rose. Elle-même affectionnait les couvertures, châles, vestes et « slippers » en léopard qu’elle faisait doubler en rose shocking. Après la Seconde guerre mondiale, portée par le succès, elle dessina également des gants, des sous-vêtements féminins et des vêtements d’intérieur et publia deux livres « Talking Through My Hats » en 1946 et « Lilly Daché’s Glamour Book » en 1956. Son magasin principal sur Park Avenue à New York employait alors 150 modistes et elle avait des antennes à Chicago et Miami Beach.


Sa devise : « Le glamour c’est ce qui fait qu’un homme vous demande votre numéro de téléphone. Mais c’est aussi ce qui amène une femme à vous demander le nom de votre couturier ».
Elle a travaillé jusqu’à l’âge de 70 ans et a fini sa vie en France. Avait-elle gardé, comme la sculptrice Louise Bourgeois, un terrible accent français ? On ne le sait pas, mais si c’était le cas, dans le grand melting-pot qu’est New-York, ça ne pouvait qu’ajouter à la
French Touch, si appréciée des Américaines.

*Ella Baché, née à Budapest, y apprend la pharmacie avant de s’installer à Paris vers le milieu des années 1920. En 1929, elle crée sa propre ligne de soins cosmétiques qu’elle vend dans sa boutique de la rue de la Paix. Son credo : offrir aux femmes des produits à emporter chez elles et faciles à utiliser. En 1930, elle lance en Europe la première ligne de cire chaude pour l’épilation, My Epil, qu’on pouvait faire chauffer chez soi dans une petite casserole. En 1952, elle est également la première à lancer la cire froide en bande à utiliser chez soi. Sa société est devenue internationale très rapidement et existe toujours.

 

** Photo d’Alfred Eisenstaedt